Le Terroir

Le vignoble

Boudes

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Chanturgue

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Châteaugay

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Corent

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Madargue

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De la vigne du nord au sud

 

Le vignoble dans le département du Puy-de-Dôme couvre environ 800 hectares répartis sur 53 communes.

470 hectares appartiennent à des professionnels, dont 260 hectares en AOC et 70 hectares en IGP (chiffres en 2016).

Les 5 crus sont répartis sur un axe d’implantation nord-sud traditionnel.

 

L’extension des cultures se fait sur environ 70 km et la largeur atteint au maximum 30 km.

 

 

 

Répartition spatiale des crus

 

L’appellation en compte 5, avec, du nord au sud (cliquez sur le nom du cru pour voir l'article) :

 

Boudes : Proche d’Issoire, c’est le cru le plus méridional, avec un climat plus sec et des pentes marquées.

 

Chanturgue : le plus petit et le plus insolite, entouré par l’urbanisation galopante de Clermont-Ferrand. 

 

Châteaugay : A 10km au nord de Clermont-Ferrand, dans une commune de caractère et avec un vignoble important : 37% de la production. 

 

Corent : à 20km au sud de Clermont, célèbre pour son vin rosé clair et agréable en bouche. 

 

 

Madargue : le plus septentrional, vers Riom et Châtelguyon, considéré pendant longtemps comme « le noyau d’élite » du   vignoble. (Cf. L. Levadoux).

 

 

 

 

 

Boudes 

 

 

Aux confins méridionaux du Puy-de-Dôme s'épanouit le vignoble de Boudes, un des cinq crus des Côtes d'Auvergne, célèbre pour ses vignes cultivées en terrasse.

 

Boudes 

 

   Le territoire et l’histoire de Boudes sont marqués par un long passé viticole, sans doute dès le IIe siècle après J.-C.. Les premières traces écrites de la présence de la vigne datent du IXe siècle, grâce aux cartulaires (recueils) de l'abbaye de Sauxillanges et du chapitre de Brioude. Les moines y témoignent de l'existence de nombreuses vignes, notamment à Chalus et Pouilloux (aujourd’hui dans la commune de Saint-Hérent), dans la continuité du coteau de Boudes.

 

   En 1770, les 87 hectares de vigne représentent 21 % des terres cultivées. Pendant la Révolution, assez calme dans cette région, cette surface va s'étendre à 119 hectares, puis jusqu’à 153 en 1830. Ce qui fait de Boudes l'exception puydômoise : elle est la seule commune à voir son vignoble augmenter ainsi.

   

   En 1875, les trois quarts de la commune sont dédiés à la culture de la vigne qui poursuit cette extension jusqu'à son apogée en 1892, avec 322 hectares : presque la surface actuelle de l’ensemble des côtes d’Auvergne… Mais le mois d'août 1893 marque l'irruption officielle du phylloxéra à Boudes. Un an plus tard, le vignoble se révèle fortement atteint par le puceron destructeur, et la surface du vignoble va fondre jusqu’à 80 hectares en 1907.

 

   Après la première guerre mondiale, de 1924 à 1934, les vignerons vont replanter 64 hectares. Avec 144 hectares, le Lembron semble épargné par le déclin viticole général. Mais cela repart à la baisse dès 1935, et jusqu’en 1992 avec 33,5 hectares. Lentement, le vignoble va renaître de ses cendres. Vingt ans seront nécessaires pour ramener la surface cultivée à 50 hectares, et le vin de Boudes au panthéon des Côtes d'Auvergne.

 

 

 

Un vignoble préservé

 

   Ce terroir est préservé par sa position géographique : les courants orageux peuvent être déviés par les reliefs, épargnant souvent le vignoble de la grêle tant crainte des vignerons. L'effet de foehn s'y observe bien : les vents d'ouest, chargés d’humidité et entraînés au-dessus des reliefs, redescendent asséchés et réchauffés dans la vallée, régulant températures et précipitations. Boudes, avec ses étés chauds et une pluviosité inférieure à 500 millimètres, bénéficie de conditions climatiques optimales.

 

   Sept vignerons indépendants et quelques viticulteurs “apporteurs” à la Cave coopérative travaillent aujourd’hui une cinquantaine d'hectares. Le vignoble est bien moins morcelé qu’autrefois, avec des exploitations moyennes de 4 à 9 hectares. Il a renoué avec son terroir d'obligation, majoritairement situé sur le coteau méridional. Ce regroupement des exploitations est spécifique à Boudes. Orientés plein sud, les ceps noueux produisent un raisin de qualité qui mûrit doucement. La patience fait le bon vigneron : plus lente est la maturation, meilleur est le raisin.

 

   Depuis une trentaine d’années, les murs ont plutôt été enterrés pour permettre la mécanisation du travail de la vigne. Mais elle est toujours en partie cultivée en terrasses, ou palhas. Disposées en quinconce pour faciliter la circulation, soutenues de murets de pierres sèches, elles sont utiles à la vigne comme à ses maîtres… À l’image des célèbres coteaux sud du Lac Léman, en adoucissant la déclivité du terrain, elles limitent l’érosion et la migration des terres, et réduisent quelque peu l’effort du vigneron. Les ouvertures dans certains murets ne sont autres que des cabanes. Naturellement climatisées et conçues pour abriter chacune six personnes, elles protègent autant du froid mordant de l'hiver, pendant la taille, que du feu du soleil estival. Point d'intervention mécanique, impossible sur ce coteau pentu : ici le vigneron fait corps avec la vigne. Boudes est encore aujourd'hui le seul secteur du Puy-de-Dôme vendangé de façon exclusivement manuelle.

 

 

 

La signature du vigneron

 

   Dans l'encépagement “classique” de l’appellation – gamay, pinot noir et chardonnay –, la moitié de la surface est dédiée au premier. Depuis l'AOC de 2010, le Côtes d'Auvergne Boudes ne se décline plus qu'en une seule couleur, le rouge. Composé d'au moins 51% de gamay, qui peut alors être assemblé au pinot noir, on y retrouve le caractère poivré, épicé, typique des vins d'Auvergne. La spécificité locale tient aux argiles rouges du terrain, en grande partie formé de latérites, qui expriment leur présence à travers des tanins de qualité ; assez proches des tanins des vins du sud-ouest, ils donnent des vins bien structurés, fermes et virils sans être acides.

 

   Une partie des raisins est éraflée avant d’être encuvé. Cette opération permet d'allonger la durée de cuvaison afin que les tanins s'expriment bien, tout en évitant de donner un caractère trop herbacé au breuvage. Reconnaissables à leur note de fruits noirs accompagnée d'une pointe végétale, les vins de Boudes se polissent bien en vieillissant. Lorsque le pinot, aux tanins plus doux, est assemblé au gamay, il diversifie la palette aromatique, ouvre sur des arômes de fruits cuits et apporte une note animale. Réintroduit en Auvergne par les vignerons de Boudes, le pinot offre la possibilité de produire des vins de plus en plus aptes au vieillissement.

 

   Entre les divers flacons issus du terroir de Boudes, on note une cohérence de fond, due au vignoble, à l'exposition et au terrain communs. Ensuite, tel l'alchimiste, chaque vigneron apporte un caractère propre à son vin. Un peu de lui-même dans chaque cuvée, comme une signature.

 

 

 

La vigne, marqueur architectural

 

   Longtemps isolé du fait de son éloignement de l'agglomération clermontoise, le pays des terres rouges est perçu aujourd'hui comme le “midi” du Puy-de-Dôme. Terre et vigne ont laissé leurs empreintes dans la physionomie des villages. L'architecture locale, typique du Lembronnais, est marquée par l'activité viticole et la situation méridionale. Génoises, tuiles canal et pignons en chapeau de gendarme y sont légion.

 

   On retrouve également ces “marqueurs” architecturaux à Chalus, un bourg charmant et moins connu que son voisin mais qui constitue, avec Saint-Hérent et Boudes, le territoire de la dénomination géographique complémentaire (ou cru) de Boudes.

 

   Dans ces villages compacts, denses, serrés entre leurs murailles, les bâtisseurs furent contraints de construire en hauteur. La maison vigneronne en est l'emblème, elle est ici l’archétype de toute l’Auvergne viticole. La cave, enterrée, est surmontée d'un cuvage en rez-de-chaussée. Au-dessus, l'étage consacré à l'habitation est modeste – seulement une ou deux petites pièces, accessibles par un escalier extérieur. À son sommet, le balcon couvert, ou “estre”, offre un espace supplémentaire l'été. Un dernier étage, sous les combles, sert de grenier ou de séchoir aux récoltes. Accolée à la façade, une aile extérieure abrite une dernière pièce surmontée d'un pigeonnier.

 

   Perché sur un éperon basaltique, Chalus veille telle une sentinelle sur le Lembronnais. L’ensemble fortifié, transformé au fil des siècles, comprend toujours un donjon médiéval en parfait état de conservation. Construit en fer à cheval, le village offre ses ruelles aux pas des visiteurs en quête de tranquillité, avec un sublime panorama sur toute la plaine qui s'étire à ses pieds. Saint-Hérent, plus en altitude, contraste par son paysage plus accidenté. Une chapelle romane, ancienne chapelle castrale, est entourée du cimetière et posée sur un promontoire rocheux ; emblématique du territoire, son clocher à peigne en fait son originalité.

 

   De son passé féodal, Boudes a conservé les ruines d'un château, ses remparts et son donjon carré. Autour de l'église Saint-Loup, le quartier des forts aux ruelles étroites témoigne d’un habitat resserré. C’est dans ce quartier, derrière d'épaisses portes de bois, que les vieilles caves ont vu passer nombre de vendanges. Les terres latéritiques ont donné leur couleur aux pierres et aux paysages. Ainsi la Vallée des Saints, formation géologique naturelle, dresse ses cheminées de fées et ses falaises d'argiles colorées. Autre curiosité locale, les sources salées de Bard bouillonnent dans une vasque romaine rouge sang entourée de plantes maritimes. Tous ces trésors, façonnés par la main de l'homme ou celle de la nature, justifient amplement un détour au pays des terres rouges... et du vin du sud auvergnat !

 

 

© Textes sur Boudes de Valérie Peyrac 

 

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Chanturgue

 

 

   Le plus exigu des cinq crus des Côtes d’Auvergne surplombe la capitale régionale, dont il est devenu un quartier au fil du dernier siècle.

 

 

 

   Pour bien situer l’importance historique, urbaine et culturelle du vignoble de Chanturgue, il ne faut certes pas l’estimer à l’aune de son étendue actuelle : à cheval sur les territoires des deux communes de Clermont-Ferrand et de Cébazat, le cru (ou dénomination géographique complémentaire) de Chanturgue compte 7 hectares classés ; une petites moitié seulement aujourd’hui exploitée dans l’A.O.C. par quatre vignerons. Il s’agit donc du plus réduit des cinq crus de l’appellation.

   Il faut, surtout, revenir une fois en arrière dans l’histoire, et se rappeler qu’à mi-chemin du XIXe siècle, Clermont et ses alentours proches – on ne parlait pas encore de communauté d’agglomération – comptaient pas loin de 4 000 hectares de vignes. Ce chiffre-là n’est guère inférieur à la superficie globale de la seule commune clermontoise… Dans le Puy-de-Dôme, le vignoble était omniprésent dans les espaces campagnards, mais on voit qu’il l’était tout autant dans le paysage urbain.

   Et parmi ces vignes de la ville, le terroir de Chanturgue représentait environ 3% de la surface évoquée ci-dessus, dont il constituait à l’évidence le « dessus du panier ». Dans de nombreux livres d’histoire et de cuisine, la renommée initiale de ce nectar clermontois doit beaucoup au roi Henri IV : le Vert galant appréciait au plus haut point « le coq au vin de Chantourgue », et la recette adéquate  lui survit encore. Mais les Clermontois surent eux aussi, très tôt, reconnaître la qualité du vin issu de ces coteaux, et pas seulement en cuisine.

 

 

Une terre de cendres

 

   Au nord et en face de la cathédrale clermontoise, à peu près à équidistance des deux centres anciens de Clermont et Montferrand, le secteur est sensiblement délimité par les lieux suivants : la colline de Montjuzet, les côtes de Clermont, les puys de Chanturgue et de Var – résultats de coulées basaltiques du Miocène –, la rue du Cheval et les lisières de Cébazat.

   Les sols du terroir, aux flancs de deux puys, exposés au sud et à l’est, sont souvent très pentus. Leur composition est très spécifique : au sein des couches argilo-calcaires, une abondance de calcaire fin, mêlé d’autre part à beaucoup de cendres volcaniques, mais avec relativement peu de gros éléments volcaniques caillouteux ; l’ensemble est d’abord caractérisé par la finesse commune à tous ses composants, particulièrement les cendres. Ces dernières seraient à la source du parfum « fumé-grillé » typique du terroir et de ses vins.

   Faut-il, d’ailleurs, parler de « ses » vins ? Oui, bien sûr, puisqu’il y eut, au XIXe siècle, plus de 700 parcelles distinctes. Et il y eut toujours, même aux pires moments de l’histoire du vignoble d’Auvergne, plusieurs vignerons pour travailler à Chanturgue. Multiplions les unes par les autres, et imaginons toutes les interprétations possibles parmi toutes les cuvées issues de ce terroir… Il fut encore considéré, voilà soixante ans, lors de la délimitation de l’aire de production VDQS Côtes d’Auvergne, comme le cru régional de référence. Mais il convient cependant de signaler une particularité locale : ici, point de rosé ni de blanc, on n’a jamais produit que du vin rouge.

 

 

Une culture commune

 

   Pendant les plus belles décennies d’aisance du vignoble auvergnat, aux XVIIIe et XIXe siècles, mais aussi jusqu’au milieu du XXe siècle, Chanturgue déversa en abondance ses vendanges sur la ville installée à ses pieds, et celle-ci en est encore aujourd’hui fortement marquée. Les nombreuses et très profondes caves des beaux immeubles cossus et classiques du centre-ville avalaient, par leurs soupiraux à fleur de rue, les vendanges abondantes. Non loin de là, les maisons vigneronnes plus modestes de Montferrand, d’Aubière, de Beaumont et autres lieux emplissaient elles aussi leurs caves… Dans ce qu’on appelle la « dimension culturelle » de la vigne et du vin, un des aspects les plus intéressants réside dans le fait qu’elle traversait naturellement toutes les classes de la société : la bourgeoisie et le clergé savaient en retirer la meilleure part, mais la paysannerie, puis la classes ouvrière montante en étaient elles aussi parties prenantes. Cela dit, les premiers étaient sans doute plus souvent que les seconds abreuvés par les meilleures cuvées du cru…

 

 

L’arrivée du pinot

 

   Bien plus tard, au cours des années 1970, alors qu’émergeait progressivement une volonté collective de rendre à la viticulture auvergnate ses lettres de noblesse, la superficie exploitée à Chanturgue était de l’ordre de 7 à 8 hectares – on parle ici d’exploitation à titre professionnel, sans méconnaître la persistance d’une viticulture familiale présente ici comme dans tous les secteurs des Côtes d’Auvergne. On peut citer deux des acteurs les plus impliqués : Pierre Lapouge, vigneron à Châteaugay, et la maison Verdier-Boyer, qui travaillait la parcelle la plus importante avec 2.5 hectares d’un seul tenant, juste au-dessus du boulevard Charcot.

   Un troisième exploitant arrive quelques années plus tard : Michel Bellard, dont la cave était située à Romagnat. Il opère en 1985 la première replantation d’importance sur le terroir, sur une parcelle située vers la Fontcimagne, au-dessus de l’ancien hôpital Sabourin. Importance double : le terroir reprend de l’ampleur, et il acquiert alors son deuxième cépage. En effet, cette plantation inclut du pinot noir, alors que jusque-là Chanturgue ne connaissait que le cépage Gamay.

 

 

Nectar grillé

 

   Le vin de Chanturgue, du fait de la géologie particulière de son terroir « cendré », possède une belle teinte rouge, assez sombre et soutenue, avec des reflets violacés. S’il faut « l’étalonner » par rapport à ses frères des autres crus d’Auvergne, c’est au vin de Boudes qu’on le comparera ; les connaisseurs leur accordent à tous les deux la même solidité, et une équivalente capacité au vieillissement. Le Chanturgue se distingue cependant par des tanins un peu plus doux, plus souples que ceux du Boudes qu’on peut dire plus gaillards… Son parfum essentiel, sa « signature », c’est donc cet effluve grillé que le cépage gamay sait extirper de la part volcanique du terroir.

   Ce contexte particulier est peut-être le meilleur révélateur de l’utilité générale de la pratique d’assemblage entre les deux cépages gamay et pinot noir. Riche en fruité et en légèreté, le gamay a le défaut de ses qualités : sauf cas particulier, ses tanins acceptent avec une relative difficulté ka rencontre avec ceux du bois, c’est-à-dire de la barrique où il pourrait vieillir. Remèdes possibles, si l’on reste dans une cuvée de puy gamay : l’égrappage préalable du raisin, une cuvaison plus longue, ou encore des vignes plus vieilles… mais encore faut-il qu’elles existent, et l’on a vu que ce terroir n’en regorge pas.

   Autre solution, donc le mariage gamay-pinot. Le premier apporte au pot commun son fameux « grillé » ; le second, avec sa composition tannique plus dense et plus souple à la fois, amène un surcroît de complexité aromatique, ainsi qu’une structure, un équilibre augmentant la capacité de l’assemblage à affronter les années. Il semble bien que les pentes de Chanturgue soit un des meilleurs repaires connus pour célébrer ce genre d’union…

   

 

La vigne, une légende urbaine ?

 

   La situation du vignoble de Chanturgue pose une vraie gageure aux urbanistes. Depuis le début du dernier siècle, la vigne a cédé une bonne partie de sa place, que les hommes et surtout les bâtisseurs ont récupérée. Perchés en hauteur, bien exposés au sud, dotés d’une vue superbe sur la cité clermontoise, les terrains disponibles se sont couverts de nombreuses maisons et immeubles. Et la vigne a reculé petit à petit, battue en brèche par la loi de l’offre et de la demande immobilières…

Clermont-Ferrand est riche de sa belle histoire de plusieurs siècles de vigne à Chanturgue, mais elle se construit aussi de tous ses nouveaux habitants, ses nouveaux quartiers… Comment préserver l’espace de chacun ? Les élus municipaux clermontois et cébazaires se sont interrogés à ce sujet dès les années 1980, mais la réponse s’est longtemps fait attendre. L’action concrétisée en 2012 par la mairie de Clermont-Ferrand (voir le Clos des Amoureux) marque enfin une forme concrète d’intervention publique en faveur d’un équilibre entre ville et campagne, un équilibre particulier à ce lieu très symbolique : un véritable vignoble que les siècles ont inscrit dans la cité. La collectivité publique garantit maintenant à la viticulture auvergnate une certaine place dans l’enceinte de la ville. Avec la commune de Riom, qui possède de longue date sa propre vigne sur les coteaux de Madargue, ce sont désormais les deux cités les plus importantes du territoire des Côtes d ‘Auvergne qui manifestent clairement leur reconnaissance du nouveau vignoble auvergnat. 

 

  © Textes sur Chanturgue de Denis Couderc 

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Châteaugay

 

 

Le plus étendu des cinq crus des Côtes d’Auvergne est souvent considéré comme le plus typique de la région. 

 

Châteaugay

   De petites parcelles en vastes étendues, les ceps foisonnent sur le domaine vallonné qui s’étend sur les communes de Châteaugay, Ménétrol et Cébazat, situées dans la partie nord de l’agglomération clermontoise. À l’extrémité du plateau basaltique de Lachaud, ce territoire culmine à 480 mètres, d’où l’on peut embrasser du regard les monts du Forez et du Livradois : avec une superficie totale d’une centaine d’hectares, dont 64 dans le cadre de la dénomination géographique complémentaire, ou “cru” de Châteaugay, c’est le terroir le plus étendu du vignoble des Côtes d'Auvergne. 

 

 

   Les neuf vignerons indépendants qui participent à la production du cru n'en tirent pas pour autant le breuvage le moins doté de personnalité parmi les vins des Côtes d’Auvergne : la proximité d Puy de Dôme et l'apport des pépérites basaltiques à la géologie locale lui donnent un caractère bien marqué, une saveur volcanique qui s'impose à la dégustation et à laquelle on s'attache au cours des années. Sans tomber dans les lieux communs, force est de constater que l’aspect à la fois modeste, simple, authentique, et la générosité chaleureuse qu’il réserve à ceux qui prennent le temps de faire connaissance avec lui font peut-être de ce vin l’un des plus typiquement auvergnats. 

 

 

 Saveurs et personnalité du vin de Châteaugay

 

   Le cahier des charges de la dénomination géographique des Côtes d’Auvergne Châteaugay – appellation qui, depuis l’AOC, s’applique uniquement aux vins rouges – indique comme cépage principal le gamay et comme cépage accessoire le pinot noir. Le gamay, favori des terres auvergnates, apporte le goût franc du fruit et la structure du vin. Le pinot rajoute de la complexité, de la finesse et de la richesse à ses arômes, et favorise aussi la possibilité d’une garde plus longue.

   La couleur du vin de Châteaugay est d’un rubis à la fois profond et vif, qui le différencie de celles des vins de Boudes et Chanturgue, plus sombres. Sa saveur est poivrée, longue en bouche. Les deux forment la signature d’un cru original. Le Châteaugay rouge a des saveurs de fruits rouges, ses tanins sont élégants : c’est généralement un vin souple, facile à boire, dont la légère acidité fait la fraîcheur et l’authenticité. Ce n’est pas un enfant sage, il ne manque pas de caractère. Ainsi, il pourra au long des récoltes paraître discret, “fermé” et garder retenues ses saveurs pendant un temps, mais son caractère volcanique se révélera dans toute sa plénitude au bout de quelques années. Bon vin intermédiaire, qui peut accompagner n’importe quel plat , ce n’est cependant pas un vin passe-partout. Aux amateurs au long cours qu’il a su séduire, qui savent l’attendre et lui sont fidèles, il réserve un accueil chaleureux, gouleyant.

 

 

 

Une reconnaissance méritée

 

   Les vins blancs et rosés ne détiennent plus l’appellation Châteaugay, mais sont bien sûr classés Côtes d’Auvergne. Le vin blanc, issu du cépage chardonnay, est long en bouche et a un bon potentiel de garde. Souvent planté de fraîche date, le cépage s’est très bien adapté au terroir et il aboutit à des cuvées très prometteuses, surprenantes et élégantes. Sa souplesse et son gras en bouche lui valent fréquemment les honneurs de récompenses. Certaines années il peut révéler des arômes de fruits exotiques. À consommer très frais, c’est un bon vin d’apéritif qui peut aussi accompagner les mets raffinés et festifs comme le foie gras ou le saumon fumé.  Le vin rosé n’est pas en reste. D’une belle vivacité, acidulé, d’une couleur légère qui peut prendre des teintes saumonées, il est issu, comme le vin rouge, des cépages gamay et éventuellement d’une partie de pinot noir. Sa dégustation révèle des saveurs d’agrumes, et il se marie fort bien aux grillades.

 

   Forts de leur dénomination et de leur spécificité, les vins de Châteaugay accèdent aujourd’hui à une reconnaissance méritée. Respectant à la lettre le cahier des charges de l’appellation, s’attachant aussi bien à conserver un patrimoine ancestral qu’à faire évoluer méthodes de vinification et perception du consommateur, les vignerons enchaînent concours, salons et négociations avec la grande distribution. Ainsi les amateurs du monde entier s’intéressent-ils de plus en plus à cette dénomination de grande qualité.

 

 

Des caves témoins d’un riche passé

 

   La présence initiale de grottes naturelles, la nécessité de préserver les productions des hivers très froids (les XVIIe et XVIIIe siècles ont connu un “petit âge glaciaire”) et surtout l’explosion de la production jusqu’au XIXe siècle ont abouti à une concentration de caves-bâtiments parfois impressionnante, comme à Châteaugay. D’autres communes en sont dotées : Cébazat, Gimeaux, Yssac-la-Tourette ; dans l’agglomération clermontoise, la ville d’Aubière, qui était au XIXe siècle la véritable capitale du vignoble auvergnat, en détient elle aussi une belle quantité, encore présente dans le paysage contemporain ; mais en revanche elle n’a plus de vignerons… Un passage au quartier des caves châteaugayres – situé… rue des Caves, bien sûr – achèvera de convaincre le visiteur de l’importance économique et culturelle du vin dans la commune. On parle de cave-bâtiment pour bien distinguer ces édifices des caves “normales”, en sous-sol des habitations. Une cinquantaine de cheminées d’aération poussant en tous sens, telles des champignons, sur la colline herbeuse qui forme leur toit : le paysage évoque une œuvre surréaliste !

   Ces caves isolées des constructions d’habitation sont une particularité du vignoble auvergnat. Elles sont quelquefois réhabilitées – dans une certaine mesure, car elles ne disposent évidemment pas de sorties de secours –, ou parfois laissées en l’état. L’ancien caveau dit de Lascombe Mesclier a été restauré par les bons soins de la municipalité châteaugayre, et fait office aujourd’hui de salle municipale de bienvenue. Lorsqu’on s’y aventure, on est frappé par les reliefs anguleux de la roche noire, zébrée par endroits de blanc d’argile. Napoléon Ier, dit-on, fit creuser certaines caves à même le tuf par ses prisonniers autrichiens, entre la Révolution et l’Empire. Les entrées sont astucieusement construites à flanc de coteaux, ce qui permet d’atteindre la profondeur souhaitable, de l’ordre de la dizaine de mètres, pour une bonne conservation tout en réduisant la distance pour accéder à la cave. Devant chaque entrée, on taillait dans la pierre des encoches dans lesquelles on calait une barre transversale, celle-ci permettant de sortir les tonneaux à l’aide d’une corde.

   La température constante – entre 10 à 12 degrés – autorisait la conservation de quantités qui atteignirent des proportions gigantesques aux XVIIIe et XIXe siècles – c’est d’ailleurs à cette époque que les vignerons agrandirent la plupart de ces caves, s’en partageant souvent l’usage et l’occupation. Témoins de la solidarité du monde viticole, certains passages souterrains de cave en cave subsistent aujourd’hui, même si beaucoup ont été rebouchés pour des raisons de commodité et de propriété.

 

 

 

© Textes sur Châteaugay de François Doreau 

 

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Corent 

 

 Corent, Veyre-Monton, les Martres-de-Veyre et La Sauvetat : ces quatre communes constituent le territoire de la dénomination géographique complémentaire de Corent. C’est le seul cru de vin rosé dans l’appellation des Côtes d’Auvergne. 

 

 

Corent

 

   Les quatre bourgs constituant le territoire du cru de Corent ont un passé particulièrement riche. La terre de Corent et ses alentours ont livré à l'archéologie des vestiges datant, pour certains, du Néolithique : outils, tessons, monnaies témoignent d'un peuplement très ancien du territoire, au moins deux mille ans avant le début de notre ère. Mais c'est durant l'Antiquité, et notamment l'époque gauloise, que la région connaît un développement mis en lumière par la présence d'un oppidum arverne de première importance, objet de fouilles archéologiques depuis 2001.

 

   Aux pieds du plateau de Corent, les Martres-de-Veyre constituent durant la période gallo-romaine un important centre de production de céramique. En atteste la découverte de nombreux fours de potiers, près d'une centaine, dont le produit fut retrouvé aussi loin qu'en Rhénanie, preuve d'un rayonnement commercial indéniable. À La Sauvetat, c'est la mise au jour d'une statue en grès de la déesse Cérès qui vient appuyer un peu plus cette idée.

 

 

   À l'époque féodale, la présence à La Sauvetat d'un fort villageois fondé par l'Ordre des Hospitaliers (ou Ordre de Saint-Jean de Jérusalem), influe grandement sur l'évolution du terroir. Les moines-chevaliers possédaient ainsi des droits importants sur les bénéfices des fours banaux, un privilège de premier rang qui témoigne de leur statut. Veyre-Monton connaît aussi une période faste au XIIIe siècle, de par sa position géographique qui lui assurait le contrôle d'un pont sur la Veyre, les droits de péage afférents et un commerce notable que confirme, entre autres, la présence d'une communauté juive qui s’y consacrait. 

 

 

Un vin d’aujourd’hui

 

 

   À Corent, la production s'effectue sur des surfaces qui ont finalement très peu évolué au cours du temps. Le terroir n'a pas connu de réorganisation majeure, ni même d'extension de ses zones cultivées. Les parcelles exploitées de nos jours sont peu ou prou les mêmes. Et si certaines vignes ont disparu, sacrifiées à la demande de foncier urbain en accroissement constant, on peut dire que Corent a gardé son aspect viticole au fil du temps. Avec quarante hectares, son vignoble représente 10 % de l’ensemble de l’appellation des Côtes d'Auvergne.

 

 

   La partie du vignoble tournée vers les Martres, et qui regarde vers la vallée de la Veyre, s'étend sur des pentes douces dont la pierrosité basaltique repose sur un sous-sol argilo-calcaire. Le gamay planté sur ces terres donnait auparavant des moûts peu colorés, à tel point que les rosés locaux gardent encore cette réputation de vins “gris” et de “petits blancs”, même si aujourd'hui ils sont parfois plus soutenus en couleur. C'est le pressurage direct rapide qui permet de conserver au rosé de Corent sa clarté traditionnelle, car il évite la diffusion importante de matière colorante. Ce vin du versant nord est la base de la production locale, et le maintien de ces parcelles au sein de l’appellation fut un combat particulier dans la longue histoire de l’obtention de l’AOC. Les vignes du versant sud, elles, enracinées en terres calcaires, vont apporter au rosé un gras et une onctuosité propre à tempérer sa vivacité naturelle, marque ancienne de son goût. Le Corent contemporain s'avère donc être un vin vif qui allie avec panache la fraîcheur, la rondeur et la minéralité.

 

 

Découverte : une cave à vins… romains

 

 

   Les fouilles réalisées en 2007 et 2008 ont mis en évidence la présence d'un entrepôt de stockage du vin sur le plateau de Corent. D'une longueur de vingt mètres, il est doté d'une fosse longitudinale de dix-huit mètres, large de deux et profonde d'autant. Sa capacité nominale de 80 amphores a vraisemblablement pu être portée à 120, soit un stock de vin de 1600 à 2400 litres. La grande cave de Corent semble n'avoir guère connu d'équivalent dans le monde gaulois. Proche dans sa conception des caves à vin romaines, elle allie un espace de vente à un entrepôt souterrain. Sans doute fut-elle aussi un lieu de réunion, et un lieu de consommation pour les artisans et les commerçants dont les échoppes bordaient la place où se trouvait la cave. Fonctions multiples donc, pour un bâtiment monumental qui dit à quel point les Gaulois de Corent entretenaient avec le vin une relation déjà particulière – quand bien même le nectar consommé en ces temps anciens ne fut pas produit par la terre alentour, mais venu des coteaux lointains de l'Italie…

 

Un patrimoine bien vivant

 

 

   Le village de Corent a conservé son architecture typique, marquée par ses nombreuses demeures de vignerons, ceintes de petites rues. Elles lui confèrent un charme provençal souligné par la blondeur et la luminosité particulière de la pierre d’arkose. Serré contre la falaise qui le domine, sous ce plateau où se dressait autrefois l'oppidum gaulois, Corent regarde l'Allier, à l'est, et sur ses pentes abruptes s'étagent des pailhas, terrasses soutenues par des murs de pierres sèches. Ce caractère du bâti se retrouve bien sûr sur tout le terroir, notamment dans les villages des Martres-de-Veyre et à Monton notamment, où se visite encore une demeure vigneronne troglodyte. À Veyre, le passage d'un axe commercial a laissé de part et d'autre de la voie quelques auberges anciennes et des maisons de belle facture.

 

   Un peu partout, l'héritage médiéval se signale, tant par la présence de restes d'enceintes que par celle de tours en ruines, et plus généralement par l'organisation générale du lieu. La tour de Chalus, sur le plateau de Corent, est tout ce qu'il reste d'un ouvrage plus vaste datant au moins du XIIIe siècle. Dans la vallée de la Veyre, les restes épars du château de Dieu-y-Soit, dépendance des comtes d'Auvergne, se cachent dans la végétation. Mais c'est sans doute à La Sauvetat que l'on trouvera les plus beaux exemples de conservation de ce bâti défensif. L’ancien établissement de l'Ordre des Hospitaliers a conservé ses enceintes, ses portes – dont celle de Saint-Jean, donnant sur le quartier attenant aux nombreuses ruelles tortueuses – et un beau donjon rond de vingt-quatre mètres de hauteur. Ces constructions ont ensuite servi de base pour des maisons vigneronnes. Proche du donjon, la maison Vaudel, à l'architecture remarquable, abrite aujourd'hui un musée dédié aux moines Hospitaliers. Aux Martres-de-Veyre, c'est la vieille bâtisse du seigneur des lieux qui s'est muée en maison du patrimoine.

 

 

   Vigne et religion se fondent aussi dans les symboles. À Corent, la croix de Saint-Verny est la seule de la région où le patron des vignerons s'affiche, dans une petite cavité taillée dans la roche, tandis que la croix elle-même se pare de grappes de raisins. De religion il est aussi question si l'on considère de plus près l'histoire gauloise de Corent, son oppidum fameux et… sa cave à vin publique.

 

 

© Textes sur Corent de Sébastien Juillard 

 

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Madargue

 


   Au nord du vignoble des Côtes d’Auvergne, situé sur la seule commune de Riom, le cru de Madargue secrète un des vins les plus originaux de la région, en partie grâce à un sous-sol riche en silice.

 

 

   Posé sur le fond bleu des Dômes, dont il est séparé par la faille de la Limagne, le pays riomois jouit des bienfaits nombreux de terres marquées par une histoire géologique complexe. A l'est de la ville se déploie la plaine de la Limagne dont la composition argilo-calcaire forme la Terre Noire, qui nourrit ici les hommes depuis toujours. Cette zone, née de la disparition d'un lac primitif, se niche dans un bassin d'effondrement que le temps s'est chargé d'emplir de sédiments fertiles. Certains mouvements de terrain peu sensibles témoignent de la présence passée de marécages. Une situation exceptionnelle qui fait du pays de Riom un terroir d'une grande richesse agricole, où poussent les céréales des exploitations de la plaine et, sur les coteaux marno-calcaires, les vignes de Madargue, qui profitent d'une situation protégée, sises qu'elles sont sur des roches dures dont la nature favorise la culture du raisin.

   L'eau abonde dans les sols, issue des granits au pied de la chaîne des Puys, formant des torrents et ruisseaux qui s'en vont le long des pentes se perdre dans la plaine. Ils se chargent dans leur course d'alluvions qui s'ajoutent aux bienfaits d'une Limagne déjà prodigue. En outre, la nappe phréatique située à de faibles profondeurs assure une capacité hydrologique conséquente. Pas moins de cinq ruisseaux traversent ainsi la ville de Riom et font le bonheur d'une culture maraîchère et fruitière qui s'épanouit dans “La Petite Provence”, quartier où les jardins potagers abondent. 

 

 

 

Un vin à part

 

 

   Longtemps cantonnée au rôle de production à usage familial au sein d'une polyculture classique, la vigne devient à partir du XVIIe siècle une spécialité en pays de Riom. L'exploitation du terroir est à l’époque le fait de vignerons qui résident en grande partie à Saint-Bonnet-près-Riom. On compte près de 200 hectares plantés de ceps, et le lieu-dit de Madargue est entièrement dévolu à la culture viticole dès l'époque du Premier Empire. La production, abondante, s'écoule dans les foires riomoises, dans les négoces, alors nombreux, mais ces vins de pays sont presque exclusivement destinés à la consommation locale, celle d'une bourgeoisie de robe qui vit derrière les murs de Riom, la grande ville où l'on ne trouve pas de vignerons.

   L'évolution des techniques ne se fit pas sans résistances. Lorsque le phylloxera frappe l'Auvergne, les vignerons de Madargue, épargnés un temps par le fléau comme ceux du reste de la région, en profitent pour produire et vendre en quantité… Ils négligent ensuite de s'adapter et de proposer un vin de qualité supérieure. Il y a quarante ans encore, on faisait à Madargue son vin comme au XIXe siècle, sans la moindre mécanisation, sans contrôle précis des  températures...

   Au début du XXe siècle, le pays de Riom était très peuplé et la main-d'œuvre abondante permettait de laisser la technologie de côté. Mais la seconde guerre mondiale, en fauchant cette manne humaine, a signé l'arrêt de mort de nombreuses exploitations, incapables d'opérer une transition nécessaire vers la viticulture moderne. C'est ainsi qu'on dut arracher de nombreuses vignes. Il convient aussi de préciser que le vin était l'affaire de patriarches qui possédaient les connaissances nécessaires, mais rechignaient pour la plupart à les transmettre, empêchant ainsi toute perpétuation du savoir-faire. Certains disparaissaient.

 

      

 

Le renouveau des années 1980

 

 

   C'est avec le passage de nouveaux exploitants par des écoles de viticulture que la manière de faire parvient à changer. Les années 1970 voient arriver une génération plus au fait des pratiques modernes, même si la mécanisation est encore toute relative. La surface plantée est alors réduite à la portion congrue, sept malheureux hectares, les restes épars des nombreuses parcelles retournées depuis longtemps à l'oubli. Mais ces exploitations morcelées à l'extrême font l'objet d'une réorganisation lors du remembrement de 1971.

 

   Dans les années 1980, le projet de construction de l'autoroute vers Bordeaux voit la création d'une réserve foncière. Mais ces terres nouvelles ne suscitent guère l'intérêt des agriculteurs, car trop en pente et impropres à la culture céréalière. Les vignerons Jean-Michel Déat et Bernard Boulin, profitent de l'aubaine pour étendre leur zone de production. Michel Constant travaille également sur ce secteur de Madargue qui concerne alors une demi-douzaine de lieux-dits sur la commune de Riom. Contre un fermage représentant un cinquième de la récolte, Riom laisse le soin aux deux viticulteurs de mettre en culture ses propres arpents – le cinquième en question alimente les vins d’honneur donnés en mairie. Des trois hectares plantés en 1989, le cru de Madargue grandit progressivement jusqu'à occuper aujourd'hui dix-sept hectares.

 

 

 

Un vin sombre et original

 

     Mais outre la quantité, c'est davantage en termes de qualité que le Madargue a fait sa mue. Planter de la vigne soigneusement sélectionnée, des vignes plus larges, certes moins productives que leurs devancières mais d'autant plus capables d'offrir une production de haute tenue, apprendre à maîtriser le rendement, la fermentation et le contrôle rigoureux des températures, voilà ce qui a amené le Madargue à devenir le vin que l'on connait. Il aura fallu du temps pour que les quelques pionniers, porteurs d'idées neuves, réussissent à les faire accepter. Les quatre décennies écoulées auront été, à ce titre, déterminantes.

   Le Madargue présente des caractéristiques qui en font un vin à l'identité originale, unique parmi les Côtes d'Auvergne. Poussé sur des sols différents, tanniques par essence, mélange de silice et d'argiles sans affleurements calcaires, le Madargue présente des traits qui le rapprochent des vins de Bourgogne. Il offre à l'œil une couleur profonde et intense. Moins vif au goût que les autres crus d’Auvergne, il s'avère en bouche d'une grande souplesse et d'un bel équilibre. Avec ses arômes floraux, typiques des assemblages incluant le cépage pinot, le Madargue est aussi moins épicé, peut-être un peu moins fruité que d’autres vins des Côtes d’Auvergne, et il se révèle un vin de garde appréciable lorsqu'il est bien structuré. Un vin qui gagne à être connu au-delà de ses frontières historiques.

           

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© Textes sur Madargue de Sébastien Juillard